Parfums de polémique : du rififi dans la chimie

Parfums et chimie, une alliance contre-nature? Petite mise au point sur la polémique des parfums et des molécules de synthèse à l’heure du « lave plus green ».

Parfums et produits chimiques

A l’heure où les consommateurs cherchent à utiliser des cosmétiques aux compositions plus « propres » et que la guerre est déclarée aux parabènes, silicones et autres phénoxyéthanol, il semble que les parfums commencent à subir également cette vague. En effet, depuis quelques temps ont voit fleurir des billets ou des vidéos You Tube qui nous expliquent que les parfums contiennent des produits chimiques et sont mauvais pour la santé. Et recommandent donc de se tourner vers des parfums naturels et/ou bio.

Pourquoi faudrait-il avoir peur de nos flacons ?

Premier point, attention au greenwashing, ou la mode du « sans », cette tendance à laver plus blanc pour faire croire que son produit est le plus propre et le plus sécuritaire. Quand je lis pour des parfums « sans parabènes, sans silicones, sans paraffine » je grince des dents et je dis ENCORE HEUREUX ! Ces molécules n’ont jamais été présentes dans les parfums alcooliques, ce sont des propos mensongers. C’est comme si je vous parlais de rouges à lèvres sans sulfates (sulfates = base lavante des gels douches ou shampoings…). Ces allégations ont pour seul but de vous abuser et jouer sur vos peurs (d’ailleurs ça sera bientôt interdit, si ça ne l’est pas déjà).

Mais un parfum, c’est quoi ?

Un parfum est composé par :

  • le concentré, qui est issu du mélange des matières odorantes
  • le solvant (de l’alcool dénaturé)
  • éventuellement des conservateurs, selon la marque

Contrairement à ce que certains peuvent dire, les parfums contiennent des matières premières naturelles, et pour certaines marques une proportion importante (par exemple rhizome d’iris, feuilles de violette, rose, styrax, etc.) et c’est ce qui en fait la beauté. En effet les matières premières naturelles apportent une profondeur et un facettage des notes incomparables. Mais la chimie est souvent indispensable pour achever la vision artistique du créateur du parfum (voir ce billet de Poivre bleu), mais aussi pour des raisons pratiques.

Les molécules de synthèse permettent de lier les notes, arrondir les compositions, sculpter les accords, fixer les senteurs et améliorer la tenue. Il est tout à fait possible de faire un parfum 100% naturel, comme Vétiver véritas de Heeley ou certains parfums bio. Mais toutes les matières premières ne s’y prêtent pas, et c’est se priver d’une part énorme de la palette du parfumeur.

Molécules de synthèse

Mais que sont ces molécules de synthèse ? Il en existe 2 types :

  • les molécules issues de matières premières naturelles mais synthétisée pour un meilleur rendement ou autres raisons (comme la préservation d’espèces de plantes), par exemple la coumarine issue de la fève tonka ;
  • les molécules purement synthétiques, par exemple l’éthyl-maltol.

Donc même dans les molécules de synthèse on a des molécules issues de matières premières naturelles… ça se complique hein ?

Les molécules le plus souvent mises en cause dans les parfums (en mettant de côté celles à qui on reproche leur potentiel allergisant, sinon on a pas fini…) dans les articles ou vidéos que j’ai remarqués sont les phtalates, le BHT et certains muscs polycyliques.

Les phtalates peuvent être utilisés en parfumerie pour fixer et conserver les parfums, et on rencontre quasiment exclusivement le DEP (diéthyl phtalate). LE DEP est utilisé pour dénaturer l’alcool (le rendre impropre à la consommation, que vous ne vous preniez pas une cuite en picolant votre flacon de N°5). D’ailleurs, la dénaturation de l’alcool étant obligatoire, je me demande ce qui est utilisé dans les parfums naturels et / ou bio à cet effet (je ne lance pas de polémique hein, c’est juste une question). Mais il est ajouté en quantité limitée à l’alcool.

En revanche, on rencontre encore des phtalates dans beaucoup d’emballages alimentaires (car ils sont utilisés pour assouplir les plastiques). C’est pour cela qu’on recommande de ne pas faire chauffer d’aliments au micro-ondes dans un emballage ou récipient en plastique, car le chauffage libère les phtalates (qui donc finissent dans l’aliment en question). Donc avant de hurler au loup des phtalates dans les parfums, il faudrait déjà limiter leur utilisation dans les plastiques au contact d’aliments ou de cosmétiques…

Le BHT est un conservateur qui est effectivement encore utilisé, mais surtout en parfumerie sélective (ou « mainstream », celle que vous trouvez chez Sephocibérionnaud). Les marques de parfumerie alternative ne l’utilisent pas ou très peu, et lui préfèrent la vitamine E, plus chère mais qui est un excellent conservateur (c’est un anti-oxydant de référence). Pourquoi cette différence? Sans doute pour des raisons de coût (quand vous fabriquez des dizaines de milliers de litres de parfums, un conservateur qui coûte 8 fois moins cher – la différence de prix entre la vitamine E et le BHT – ça se sent sur la facture finale!). Parfois question de préjugés aussi… Donc si vous voulez éviter le BHT, la parfumerie alternative / de niche / artistique est aussi une piste. Éviter les parfums à pas cher des gares RER ou des marchés serait aussi une bonne idée…

Pour les muscs polycycliques, oui le galaxolide est encore utilisé, car il fait partie de cette famille des muscs « propres » (ou lessiviels, car ils sont utilisés en quantité plus que significative dans les lessives, adoucissants, etc. l’odeur de propre, ce sont eux !). Il y a d’ailleurs de nombreuses études sur l’impact environnemental de ces muscs, car la parfumerie fonctionnelle comme on dit en utilise énormément, bien plus que la parfumerie alcoolique. On en trouve aussi dans les cosmétiques. Donc ce ne sont pas vos trois pschitts de parfums par jour qui posent problème… Le tonalide lui n’est plus utilisé dans les compositions (donc crier au loup pour un composé qui n’est plus utilisé… bref).

parfums et toxiques?

Naturel = sans danger ?

Mais parlons en des matières premières naturelles qui seraient moins nocives pour la santé et plus sécuritaires. Cigüe, datura, colchiques, sont des fleurs magnifiques… et mortelles ! Le curare est extrait de certaines lianes d’Amazonie et pourtant il tue en moins d’une minute (et je peux même vous expliquer comment !). J’avoue que continuer à entendre / lire « le naturel c’est sans danger » m’agace énormément, c’est de la bêtise et de l’ignorance. D’ailleurs j’aimerais bien qu’on arrête de taper sur la « chimie » ou les « produits chimiques »… l’eau est un produit chimique, car elle participe à de nombreuses réactions chimiques, et le gras la chimie c’est la vie!

Parlons de matières premières naturelles en parfumerie tiens. Par exemple, la bergamote, indispensable dans l’élaboration des colognes et note de tête de Shalimar, contient naturellement du bergaptène, de la famille des furocoumarines. Or ces composés sont photosensibilisants… L’huile essentielle de cannelle est dermocaustique (ça brûle la peau !) et peut être allergisante. Le limonène contenu dans l’huile essentielle de citron aussi. En fait les matières premières naturelles sont beaucoup plus susceptibles de déclencher des allergies ou autre que les molécules synthétiques. Tout simplement car elles sont riches en diverses molécules (utiles ou impuretés), dont certaines ne sont pas encore connues malgré les techniques d’analyse actuelles. Et si on ne les connaît pas, on n’en connaît pas les effets indésirables potentiels… Bien sûr que certaines molécules de synthèse peuvent également provoquer des allergies. Mais n’importe quoi peut provoquer des allergies, c’est une question de sensibilité individuelle. Quand aux autres effets sur la santé, de nombreuses huiles essentielles peuvent avoir des effets neurotoxiques, tératogènes (qui provoquent des malformations du fœtus), etc. Non, naturel ne veut pas dire sans danger ou meilleur pour la santé, pas toujours.

Parfum et réglementation

Mais vous croyez vraiment que l’industrie du parfum met n’importe quoi dans ses flacons et se moque des répercussions que ça peut avoir ? L’industrie du parfum est une des plus réglementée au niveau européen, tout simplement le parfum est classé comme cosmétique. Il existe une instance internationale, l’IFRA (International Fragrance Association) dont le rôle est justement de surveiller l’évolution de la réglementation dans l’utilisation des matières premières en parfumerie. Elle réalise une veille sur les matières premières et les molécules, et émet régulièrement un avis sur celles qui pourraient poser problème. Elle édite des recommandations sur leur utilisation, allant d’une limitation de la concentration à leur interdiction pure et simple. L’IFRA a par ailleurs tendance à être plus exigeante que les normes européennes dans ses recommandations. Et certaines maisons de parfums sont plus royalistes que le roi, et n’attendent pas les recommandations IFRA pour reformuler leurs parfums ou vont au delà de ces recommandations (elles suppriment la molécule quand l’IFRA en limite juste la concentration par exemple). C’est cela qui fait que le parfum que vous portiez il y a 20 ans ne sent peut être (sans doute !) plus pareil… mais c’est une autre histoire, nous en reparlerons.

S’il a pu exister des molécules de synthèse problématiques en parfumerie, comme les muscs nitrés, qui se sont avéré photosensibilisants, la législation actuelle est très attentive là dessus et les limite ou interdit, parfois même avant une décision européenne !

Tout est dans la mesure

Même si je peux comprendre la démarche d’assainir au maximum les produits qu’on utilise (en mangeant bio, utilisant des cosmétiques naturels et/ou bio) on se pose la question pour ses parfums. Mais il faut garder une certaine mesure et ne pas condamner tout ce qui n’est pas bio ou 100% naturel. Certaines marques, comme Parfum d’Empire, vouent un culte aux matières premières naturelles, et c’est ce qui fait la beauté de leurs parfums. Mais l’apport de la chimie est nécessaire pour vous proposer un parfum avec les qualités de tenue, de structure, d’originalité et de sillage que vous attendez. Que serait le N°5 de Chanel sans ses aldéhydes ?

La problématique des muscs polycycliques comme le galaxolide dépasse le cadre de la parfumerie alcoolique. Ce musc étant utilisé en quantité industrielle en parfumerie fonctionnelle (savons, gels douches, lessives et adoucissants surtout), s’il faut en craindre quelque chose, ce n’est pas du tout la dose que vous avez dans certains parfums alcooliques (tous les parfums ne contienne pas de galaxolide), cela viendra plutôt des doses massives dans votre adoucissant (cette odeur de linge propre… ce sont des muscs !).

Si l’application sur la peau vous tracasse, pourquoi ne pas revenir à l’ancienne méthode et vaporiser votre parfum sur vos vêtements ou accessoires ? Si c’est l’inhalation de particules potentiellement toxiques qui vous fait peur, je vous dirais qu’avec la pollution actuelle, j’ai plus peur des gaz d’échappement ou des épandages de pesticides que des vapeurs de mon parfum…

Je terminerais sur ce point de vue plein de bon sens de Patrice, blogueur sur Musque-moi et apprenti parfumeur (lire ici son opinion sur les molécules de synthèse), qui me disait « se mettre des molécules sur la peau c’est pas anodin. Il faut donc être conscient que l’on apporte quelque chose que le corps n’est pas habitué à recevoir comme ça et à ces doses ci. À partir de ce constat bah… si tu critiques les parfums en disant qu’ils ont un potentiel cancérigène bah… t’en utilise pas et puis c’est tout ! ».

Merci à Olivier pour les photos en direct de son labo et sa relecture de savant fou chimiste, à Patrice pour son éclairage, à Anne-Sophie (Flair Paris) pour son aide technique.

7 thoughts on “Parfums de polémique : du rififi dans la chimie

  1. Hou que j’applaudis de toutes mes mains disponibles à ton article !
    Et les âneries que l’on peut lire ou entendre sur les parfums rejoignent ce que l’on entend aussi trop souvent sur les médicaments, alors que tout le monde sait ça, « si c’est naturel c’est sans danger  » (ben voyons ! le nombre de gens qui se sont retrouvés à l’hosto à cause de leurs tisanes maison ou pas, d’ailleurs …)
    On peut aussi discuter de l’aspect écolo de faire venir des extraits de plantes qui ne poussent qu’à l’autre bout du monde (bilan carbone, bonjour !), en monoculture (agriculture intensive, bonjour !) ou extraites d’espèces qui risquent l’extinction pour cause de surexploitation (biodiversité, bonjour !)
    Je pense que cette obsession du bio, qui devient limite une dictature dans certains cas, sert surtout à certains pour se faire beaucoup d’argent sur le dos des consommateurs un peu trop crédules, gavés d’ « informations » dont le caractère publicitaire est plus flagrant que le caractère scientifique. Et je ne parle même pas du gluten, hein …

    1. Ah, moi aussi j’applaudis ton article plein de bon sens.

      J’utilise pour ma part des produits bio et chimiques sans me focaliser sur l’une ou l’autre catégorie. Tout est une question de mesure !

    2. le grenwashing est un business énorme ça c’est sûr. Après si cette pression des consommateurs peut pousser les marques à améliorer l’aspect écologique de leurs process, c’est tout bénéfice.

  2. Bonjour, merci de cet article. La proposition que je retourne aux gens qui me vantent les bienfaits des plantes et la dangerosité des produits chimiques est celle d’une infusion de ciguë ou de digitale. En général cela clôt la conversation.

  3. Bravo ! Encore un article salvateur ! Je n’en peux plus de cette chasse aux sorcières permanente dans les cosmétiques et parfums ( mais aussi dans la bouffe, j’ai parfois l’impression que trouver des biscuits avec du lactose, du gluten, du sucre etc… Va devenir une gageure ). Il ne s’agit pas de se tartiner avec n’importe quoi mais je rappellerai que la peste est on ne peut plus naturelle… Qui n’en veut ?!
    Bises Marie

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